Dans cette chronique, vous le savez, je m’amuse à trouver : proche ce qui paraît lointain, ou encore : sage ce qui paraît fou. Vous allez me dire : quoi de plus fou que l’Egypte pharaonique ! Je vais tenter de vous prouver, au contraire : la sagesse de ces gens-là. J’entends sagesse au sens le plus simple : comme la vertu qui surmonte l’emportement de juger. Cet emportement qui souvent nous aveugle, nous Français (plus que les autres), dans les discussions d’intérêt et dans les discussions d’orgueil, surtout pendant une campagne présidentielle qui (cela ne vous a pas échappé) a déjà commencé.
Nous sommes dans ce pays sujets à la précipitation, par amour même de la vérité ou par ivresse de système, par fanatisme, ou par une prévention passionnée. Chacun s’empresse de croire que son adversaire politique est idiot, dangereux ou (encore mieux) déshonoré. Chacun se convainc qu’il ne s’est jamais trompé et qu’il a eu raison avant tous les autres. Cela s’appelle : la démocratie parlementaire. Ca aurait bien fait rigoler les Egyptiens, d’abord parce qu’ils adoraient rigoler, mais surtout parce qu’ils cultivaient une sorte de précaution, toujours éveillée contre tous les genres de précipitation et de prévention. Bref, contre tout ce qui nous rend la vie moderne si fatigante !
Je passe sur tout ce qu’on leur doit : le paradis, la vie éternelle, l’idée d’un dieu unique, ce qui n’est pas rien. Ce que je retiendrai seulement, c’est leur vision du monde : imposante, immuable et majestueuse, comme le Nil. C’est grâce à cela que les pharaons ont pu exercer leur pouvoir sans partage et pendant si longtemps. Disons : quelques millénaires, personne n’a fait mieux depuis. Et cela sans jamais craindre que leur triple A soit menacé ou que le chômage augmente ! Essayons de comprendre comment ils ont fait…
D’abord, cette vision du monde, les pharaons n’en ont jamais douté, ils ont voulu
l’imposer non seulement à tous leurs sujets mais à la postérité. Il faut croire
pour faire croire, c’est ça, le secret : la foi qui, c’est selon, ébranle les pierres ou pétrifie les montagnes! Les pyramides, au-delà de leur signification originelle, en sont l’emblème monumental. Il y a quelque chose de lumineusement « stalinien » dans la manière dont s’organise l’idéologie de la société pharaonique - ce n’est pas moi qui le dis, c’est Pascal Vernus lui-même - dont je rappelle qu’il occupe la chaire d’égyptologie à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes après avoir enseigné dans les universités du Caire, de Barcelone et de Yale.
Je vous explique : puisque le réel est, par définition, dissident, (si on ne veut pas être sans cesse enquiquiné), il suffit de supprimer le réel ! C'est simple, non? C’est ce tour de force (ou de passe-passe) qui ferait rêver tous les dictateurs (et même certains de nos présidents de la république...) dont les Egyptiens ont été capables pendant des siècles et des siècles. Oui, personne n’a fait mieux depuis dans l’art de fixer et de contrôler pour l’éternité les écrits, les images, les objets, les monuments. Les Egyptiens n’ont pas inventé le développement durable, ils sont tombés dedans dès l’origine. Avec cela, ils se sont débrouillés pour être irréfutables à perpétuité. Quelle sagesse ! Quel leçon pour nous qui ne songeons qu’à protester, qu’à contester, qu’à revendiquer sans fin en rêvant de changer le monde !
En matière de communication politique, nous sommes des enfants, ce sont des maîtres. La langue de bois pharaonique atteint une sorte de perfection. Car c’est bel et bien une langue de bois qu’ils utilisent pour exprimer cette vision du monde - immobile, intacte, indivisible. Pour cela, ils ont recours à toute une gamme de manipulations, de tripatouillages, de mensonges. Nous, on a la pub, l’idéologie, le marketing politique - de grossiers subterfuges ! Eux, ils en ont fait une science ! Ils ont si bien réussi que, même des milliers d’années après, ils arrivent encore à carotter les archéologues.
Non seulement ils récrivent l’histoire à leur façon, mais ils trichent carrément sur
le calcul du temps. C’est ainsi, par exemple, qu’ils attribuent 59 années de règne au pharaon Horemheb (alors qu’il n’a régné que 20 ans à peine) ! Il ne s’agit nullement d’une erreur de calcul. Ils ont tout simplement ajouté aux années de règne effectif du roi les années qui le séparent
d’Amenhotep III, dernier pharaon jugé digne à leurs yeux. Il suffisait d’y penser. C’est un peu comme si, dans l’histoire de France, on passait ndirectement de Charlemagne à Louis XIV, puis de Louis XIV au général De Gaulle ! Où est le problème? Il suffit de s'entourer de bons scribes.
Les crimes, les défaites, les transgressions graves, ce n’est pas un souci: ils sont purement et simplement passés sous silence ou alors évoqués pudiquement, avec un art accompli de l’euphémisme. Parlant de la lâcheté de ses troupes qui l’ont abandonné, dans un moment critique, Ramsès II s’indigne : « Le crime commis par mon armée et ma cavalerie est, hum !... trop grand pour être dit » ! C’est très fort. Quiconque osera rappeler ce fait piteux sera puni de mort ! C’est le rêve. Tout ce qui gêne est tu. Que les esclaves travaillent toujours plus, contrairement aux promesses, pour gagner encore moins, ça, par exemple, on n’a pas le droit de le dire. Quant aux pharaons qui n’ont pas été trop brillants, ils passent à la trappe, comme s’ils n’avaient jamais
existé. C’est le cas d’Akhénaton, de la reine Ankhkheperourê, du fantomatique et éphémère Smenkhkarê et du gentil Toutânkhamon, si cher à André Malraux.
En vérité, le véritable emblême de l’Egypte, c’est moins la pyramide que la faucille et surtout le marteau !… On pratique avec une efficacité sans pareille l’effacement, le déni, le martelage. Les Soviétiques qui faisaient disparaître des photographies les visages des dirigeants tombés en disgrâce ont-ils su qu’ils avaient eu de glorieux devanciers ? Ce qu’on pratique en Egypte, c’est : l’écrasement du nom (et, éventuellement, des épithètes et des icônes qui vont avec) de tous ceux - rois ou même divinités - dont on veut effacer jusqu’à la mémoire. Ils ne sont même pas innommables puisqu’ils n’ont jamais existé ! Le cas le plus célèbre, c’est évidemment la persécution acharnée du dieu Amon, de son nom et de tous ses symboles, décrétée par Akhénaton qui en sera victime à son tour, après sa mort.
D’une façon générale, les Egyptiens ont été des experts dans l’art d’inventer des formules lapidaires et définitives qui suppriment les vérités désagréables. Par exemple, on sait qu’un chambellan a conspiré contre Ramsès. Qu’un haut dignitaire si proche du monarque ait pu trahir, c’est inadmissible. Non, ce n’est pas inadmissible, ça n’a pas eu lieu ! Alors, dans cette affaire, on mouille un peu les dieux, on invoque le caprice divin qui échappe à l’entendement des hommes. On ne prononce même pas le nom du coupable. On l’appelle : « Celui dont Rê n’a pas permis qu’il fût
chambellan ». Le tour est joué.
Il suffit de constater que les divinités se sont détournées des hommes, ce qui explique toutes les calamités. Quand Toutânkhamon décrit les désordres qui ont suivi l’hérésie d’Akhénaton, on croirait entendre un chef de l’UMP parler de la France gouvernée par les socialistes : « La terre était dans le chaos. Les dieux se désintéressaient de ce pays. Si on envoyait une expédition à Djeh (c'est-à-dire dans la région de la Syrie et de la Palestine, déjà instables) pour élargir les frontières de l’Egypte, pas question que puisse advenir un quelconque succès. Si on priait un dieu pour lui demander conseil, pas question qu’il manifeste sa présence », etc.
La figure du pharaon est évidemment au cœur de ce dispositif symbolique crapuleux. En gros, la politique du pharaon régnant est intrinsèquement géniale. En politique intérieure, d’abord. On proclame dans une foule d’inscriptions stéréotypées que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et sous le meilleur pharaon qui soit. Il est « celui qui assure la cohésion du pays par sa politique », « celui qui rend possible que se manifeste l’agrément de tous les dieux », etc. En politique extérieure, ensuite. La France… pardon, l’Egypte est le centre du monde, c’est à dire là où l’ordre divin est pleinement accompli. Ailleurs, il n’y a que des peuplades vouées à l’assujettissement, mais toujours promptes à s’agiter et à ne pas rembourser leurs dettes. Ah ! ces maudit Grecs ! L’Egypte a pour mission de les mater, afin d’étendre progressivement l’ordre démiurgique sous la direction du pharaon : « C’est un roi capable d’élever sa puissance à proportion
de sa force, qui rend l’Egypte victorieuse depuis qu’il a été couronné. Il n’y a aucun pays dont elle se soucie. Il n’est pas question qu’elle soit préoccupée par les pays du sud. Il n’est pas question qu’elle s’inquiète des pays du nord »…
Cela dit, ils eurent beau faire, le peuple égyptien, s’il était soumis, n’était pas entièrement muet. Il se montrait parfois circonspect devant certaines mesures comme le bouclier fiscal des grands-prêtres ou la dispense de T.V.A dont bénéficiait la corporation des embaumeurs. Aussi certains esprits frondeurs, et n’hésitait pas à railler son nom en usant de l’antiphrase et même du blasphème. Le pharaon a eu droit à ses mazarinades.Vaut pour le maître de l’Egypte ce
qu’écrivait Emile Benveniste à propos de Dieu : « Par là seulement, on peut l’atteindre, pour l’émouvoir ou le blesser : en prononçant son nom » ! On détecte même dans le courrier de certains hauts fonctionnaires une franche ironie : « Et Pharaon, Vie-Intégrité-Santé, c’est le chef de qui en définitive ? »… En fait - et c’est Pascal Vernus qui le dit -, beaucoup d’inscriptions peuvent se lire comme une forme polie de : « Cause toujours, tu m’intéresses ». Etn même : « Va te faire voir chez les Hittites, grand roi »
(*) D’après le « Dictionnaire amoureux de l’Egypte pharaonique » de
Pascal Vernus (Plon). Cette chronique a été diffusée dans l’émission «Pas la peine de crier » sur
France-Culture, le 6 décembre 2011.
enfin un retour de votre émission !!
Rédigé par : joelle lanteri | 15/12/2011 à 14:01