Est-ce que vous croyez à l’Enfer ?... Oui ?... Non ?… Et au Paradis ?... C’est (encore) plus difficile à croire, non ? L’Enfer, au fond, ça demande moins d’imagination : on en a eu des preuves massives au XXe siècle, et ça continue, hélas, je n’insiste pas, il suffit d’ouvrir le journal ou d’allumer la télé ! L’Enfer, c’est quoi ? Des supplices, des flammes, un feu éternel qui vous brûle et qui vous glace. Je traduis (en langage humain): l’Enfer, c’est, disons, l’expérience du plus grand malheur…
En gros, les religions – presque toutes, d’ailleurs - y voient un châtiment qui punirait les méchants après leur mort. Bon, on a quelques doutes. On sait bien que, l’Enfer, ça concerne aussi les vivants, sur terre, et pas seulement, loin delà, les plus méchants. Sartre nous l’a dit : l’Enfer, c’est les autres ! Pour nous, l’Enfer, c’est à la fois beaucoup plus réel et plus actuel que le Paradis. Ca nous parle. On connaît, même si on ne l’as pas vécu personnellement. Pas besoin de nous faire un dessin ! On devine que ce n’est pas un lieu mais plutôt un état, un terrible privilège et une triste saloperie strictement réservé aux humains.
En fait, pour nous, aujourd’hui, c’est le Paradis qui fait problème. On a quand même du mal à imaginer, que ce soit dans ce bas-monde ou dans l’au-delà, un endroit où règnerait le bonheur parfait ! A d’autres ! On n’est pas des gogos ! Vous vous rendez compte : un amour qui ne serait que lumière, calme et félicité, pour toujours, jusqu’à la fin des temps ! C’est possible, ça ? On a du mal à y croire, ça ne semble pas réel, le paradis, alors que l’Enfer, si ! hélas, au contraire !... On vit quand même une drôle d’époque ! Nos ancêtres avaient peur de brûler en Enfer. Nous, c’est le Paradis qui nous fait peur. C’est bizarre, non ?
Pourquoi ? Et bien, l’Enfer, au fond, c’est assez moderne et démocratique : il y a foule, on s’y bouscule, les gens n’y ont pas l’air très heureux. On n’est pas dépaysé ! Le Paradis, c’est plus tranquille, ça ressemblerait plutôt à une île pour milliardaires ou à un paradis fiscal, il y a moins de monde, forcément ! Notre erreur, c’est peut-être de croire, que le Paradis est situé quelque part, ailleurs ou plutôt avant. Avant, avant, avant ! Vous savez, à l’époque du paradis terrestre – oui, terrestre ! – dans le jardin d’Eden d’où Adam et Eve ont été chassés… C’est comme un vieux souvenir !...
N’est-ce pas plutôt une idée neuve ? Ce qui importe, ce n’est pas de savoir s’il existe ou pas, le Paradis, c’est d’y croire ! C’est comme la Beauté, la Charité ou la Justice, ce n’est pas ce qui est, c’est ce qui devrait être, ce qu’on voudrait qui soit. On peut encore rêver, non ? En fait, c’est ça notre problème, en France, en décembre 2011 : même nos rêves sont médiocres, notre époque doit réapprendre à rêver ! Et à se battre pour ses rêves !
Justement, aujourd’hui, je vais vous parler de quelqu’un qui a ce don merveilleux. Ce n’est ni un prêtre, ni un théologien, ni un de ces économistes qui ne songent qu’à nous déprimer, c’est un poète. Et un excellent guide pour notre temps. Il s’appelle Dante, il a vécu à Florence au XIIIe siècle, il a écrit un livre intitulé : « La Divine Comédie ». Mais ça, vous le savez très bien. Car c’est peut-être l’un des livres les plus connus dans l’histoire de l’occident, c’est aussi l’un des livres les moins lus. Avant lui, il y a Homère. Après lui, je ne sais pas trop !
Pourtant, ce qu’il nous raconte, dans ce livre, c’est tout simple : c’est un voyage, un trip initiatique, une sorte d’aller-retour dans le royaume des morts. Vous allez me dire : « Oulla ! C’est un peu difficile à croire, ça, et puis ça fait peur ! D’ailleurs, je n’ai pas de goût pour le fantastique, je déteste le surnaturel ! » ou bien : « Le Moyen-Age, ouf ! tout ce fatras de croyances et de bondieuseries, c’est bien loin de nous ! » ou encore : « Pour lire Dante, il faut être un érudit ! Je n’ai pas les clés ! » Moi, je vous dis : « Mais non ! Avec Dante, pas besoin de croire, oubliez vos préventions, lâchez votre parapluie, n’ayez pas peur ! »…
Ouvrons le livre ensemble. Je lis la première phrase du Chant I : « Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. Ah ! dire ce qu’elle était, cette forêt féroce et âpre et forte, est chose dure… ». C’est comme entrer dans un conte. C’est presque comme redevenir un enfant. Dante utilise des mots simples, il nous parle d’une voix intime et familière ; il nous prend par la main, il nous rassure, et il finit par nous emmener là où en effet on n’avait pas envie d’aller. Outre-tombe !
Mais ce n’est pas ce qu’on croit, vous allez voir. Lire Dante, c’est une expérience extraordinaire, comme de voler dans l’espace, comme de circuler dans une autre galaxie, si vous voulez - cela n’exige nullement ni d’être catholique, ni même d’avoir la foi! Il suffit d’écouter. Car il s’agit plutôt de connaissance et de liberté. De jouissance aussi, si je vous assure, ça parle aussi de ça ! C’est une formidable aventure que Dante nous invite à partager. Ce qui frappe d'emblée, c’est la modernité de ce scribe moyenâgeux. Un exemple. Que dit-il de l’Italie ? Que c’est « une auberge de douleur », un bateau privé de capitaine dans la tempête, qu’elle est « non- souveraine » et que c’est « un grand bordel » – oui un bordel ! Croyez-moi, un Italien, ça lui parle encore, Dante !
Car tout est lié : l’amour, la poésie, la politique. Comment, vous ne le saviez pas?
Et le Purgatoire, alors, c’est où ?... Il y a en effet un troisième lieu que nous fait visiter Dante. C’est une contrée étrange, intermédiaire, transitoire. On l’appelle : le Purgatoire, qui est une idée nouvelle à l’époque de Dante, parce qu’on y met en pénitence ceux qui ne sont ni assez bons, ni assez méchants. Notamment, les banquiers ! Là non plus, ce n’est pas ce qu’on croit : c’est une montagne ensoleillée au bord de la mer, presque une antichambre du Paradis. Il faut la gravir, cette montagne, au début c’est dur, et puis, au fur et à mesure que l’on s’améliore, tout devient plus clair, plus facile, plus léger. C’est une sorte de "laboratoire des rêves", comme dit Jacqueline Risset, la grande traductrice de Dante en français. C’est là, juste avant le Paradis !
J’ai parlé de voyage dans le cosmos. C’est un peu ça. On sait bien qu’on ne va pas y rencontrer, aujourd’hui, des anges ou des âmes damnées, jouant à cache-cache entre des satellites russes ou chinois. Et encore moins la muse du poète, son égérie, qui s’appelle Béatrice. En revanche, vous avez déjà été amoureux, ou bien vous le serez, cela suffit pour comprendre ce que ce poète veut dire. Béatrice, pour lui, c’est le nom de l’amour fou. Dantesque, en français, ça veut dire : infernal. Cela aurait pu vouloir dire : paradisiaque, tout aussi bien. En fait, ça devrait signifier : humain, seulement humain. D’ailleurs, Dante semble entièrement tendu vers le retour sur terre, et il n’a qu’un désir : vivre. C’est ça, la leçon.
« La Divine Comédie » de Dante, ce n’est pas seulement un vestige, le "monument majestueux d’une culture passée". Ce n'est pas qu'une "cathédrale" ou une "symphonie", c’est un "poème vivant", comme le dit encore Jacqueline Risset. Ce qui nous touche, c’est que ce voyage est pétri de détails, de gestes tendres de mères et d’enfants, de vols d’oiseaux, de paysages, d’animaux familiers. Dante a l’œil - presque oriental - d’un peintre de miniatures. Son objet, c’est la lumière qui irradie tout le livre, en passant par le noir et le feu, jusqu’à l’éblouissement final. Rodin dira de Dante : « C’est un lapidaire » ! Bel hommage dans la bouche d’un sculpteur.
Voilà pourquoi Dante a été pour tous les artistes, de Delacroix à Beckett, une source – et une force d’inspiration. « En attendant Godot », c’est quoi ? C’est une expérience du Purgatoire, et « Fin de partie » du même Beckett, c’est déjà un peu l’Enfer ! Notre cher Rabelais (qui écrit plus d’un siècle plus tard) nous semble beaucoup plus lointain, quels que soient ses puissants attraits. Il y a chez Dante une délicatesse, une sensibilité, une hardiesse (notamment dans son aptitude à inventer une langue - l'italien, rien que ça! - et à transgresser les codes qu’il s’est donnés) qui ne peuvent que nous étonner et nous émouvoir. Joyce s’en souviendra dans "Ulysse". Pourquoi Dante ? Parce que c’est un "musicien de la pensée". Un Mozart en prose, si vous préférez.
Références. « La Divine Comédie » de Dante, présentation et traduction de Jacqueline Risset (qui a tant fait pour la cause de Dante en France), G.F. Flammarion. Cette chronique a été diffusée dans l'émisson "Pas la peine de crier" sur France-Culture, le 13 décembre 2011.
Illustration. Portrait imaginaire de Dante par Raphael (détail de la fresque "Le Parnasse", Stanza della Segnatura, au Vatican).
je suis trés trés heureuse de vous lire à nouveau.
Cette manière de nous prendre la main et de nous révéler dante est surprenante et pleine de promesses pour la suite .
Rédigé par : joelle lanteri | 15/12/2011 à 13:44