« Marxiste, tendance William | Accueil | Grozda ou le fou rire du sage »

27/03/2009

Commentaires

Flux Vous pouvez suivre cette conversation en vous abonnant au flux des commentaires de cette note.

DaDa

"Des Saisons au bord de la mer"

On a envie d'y plonger son âme & son corps et tout ce qui nous habite : comme ce regard d'enfant qui a peur du monde entier, stigmate d'un mutisme enfoui depuis des décennies ; cette solitude de peau errante vêtue, rare à sculpter, trop douce, et cette mort qu'on décide d'étreindre par peur qu'elle n'arrive pas... assez vite, et cette mère et ce père qu'on voudrait n'avoir jamais quittés, cette mère, trop belle, trop aimante.

CESARE PAVESE écrit cela bien mieux, LA POéSIE c'est ce qui demeure malgré les saisons qui passent...

La mort viendra et elle aura tes yeux
Cette mort qui est notre compagne
Du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde
Comme un vieux remords ou un vice absurde.
Tes yeux
seront une vaine parole, un cri réprimé, un silence
Ainsi les vois-tu le matin quand sur toi seule tu te penches au miroir
O chère espérance,
Ce jour-là nous saurons nous aussi que tu es la vie
Et que tu es le néant.

La mort viendra et elle aura tes yeux.
La mort a pour tous un regard.
Ce sera comme cesser un vice,
Comme voir ressurgir au miroir un visage défunt,
Comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.

22 mars 1950 (La Mort viendra & elle aura tes yeux, Travailler fatigue, Gallimard)

Yasmine

“Ce qui me plaît, c’est qu’il n’est vraiment pas très gai”. C’est la deuxième fois, Frédéric Ferney, que je vous “entends” dire cela, en peu de jours. Et à moins que ce ne soit ironique, je ne comprends vraiment pas cette… je ne sais pas comment le dire, cette nostalgie de la tristesse ? Est-ce que seul ce qui est triste paraît profond, ou beau ? J’ai du mal avec ça. Je sais bien que ce qui est gai ne l’est pas toujours et devrait plutôt faire pleurer, je sais bien aussi que certaines gaietés cachent de profondes tristesses, et que certaines tristesses qui ne se sont pas vécues en leur temps remontent irrésistiblement, qu’on les appelle, même, certains jours, pour se sentir plus vrai, sans que cela ait quelque chose à voir avec ce que disait Mars : “là où je souffre, c’est moi”. Mais je ne trouve pas, mais alors pas du tout, que la tristesse, ou la mélancolie, ou le désastre, qu’il soit silencieux ou bruyant, soit le sel de la vie. Est-ce qu’on s’empare de la tristesse avant qu’elle ne s’empare de nous ? Est-ce la garantie qu’on ne passe pas à côté de ce qui vaut la peine d’être vécu ? Un gage de sincérité ? Du sentiment “par-défaut” ? Une pente plus facile à descendre qu’à monter ? Je ne crois pas que la tristesse véritable, ce gouffre sans couleurs, soit particulièrement désirable, lorsqu’on la vit dans sa chair, pour de vrai, et qu’elle vous fait saigner, tranquille, à doses homéopathiques, pour que ça dure plus longtemps. Ou alors, ce qui est probable, je n’ai rien compris à ce que vous entendez par ce “j’aime qu’il ne soit pas très gai”.

Anne B

La tristesse de Maspero est une tristesse simple, elle vous séduit comme on peut être séduit par le bonheur.
C'est ce qui fait la richesse de ses personnages, ils ont cette simplicité, comme lui, ce n'est pas du pessimisme, c'est comme un bruit de fond mélancolique, une gaieté étouffée, altérée par les souvenirs.
Je pense à "Vol de la mésange", qui sont des témoignages, mais plus encore au "Temps des Italiens", où les grand-pères s'appelaient Virgile, où les héros étaient des oncles. Dans ce livre aussi, il y a une "petite" fille, elle s'appelle Lise, et pour elle les êtres ne sont que des figurants.Dans "Le Sourie du chat", c'est la musique qui parle de la mort.
J'aime ce fil que vous reliez
entre Maspero et Pavese, ils sillonnent des chemins communs, semés de petits cailloux gris, mais qui font mal aux pieds. Pavese est le poète du désamour, ses voyages sont des effleurements de douleur, mais je ne suis pas sûre que ce soit un lyrisme pessimiste.

"On ne souvient pas des jours, on se souvient des instants" (Non si ricordano i giorni, si ricordano gli attimi").

Yasmine

Alors, il faut savoir de quoi l’on parle. Soit, on l’analyse, cette tristesse, on l’interprète, on lui trouve de la joliesse, on en parle d’autant plus et mieux qu’on cherche à la tenir à distance, pour mieux s’en défendre, on en fait un “tableau”, bien encadré pour que ça ne déborde pas, ou alors on s’y laisse couler, et on est d’autant moins capable d’en juger qu’elle vous prend tout entier. On en dit trop, ou pas assez. La reconnaître chez d’autres, la louer, parce que ça permet de se rapprocher de la sienne sans en accepter toutes les conséquences, ça donne qu’on se sent moins seul, qu’il y a du lien, justement, mais on évite quand même sacrément d’y toucher. On touche la cicatrice, et on se garde bien d’aller voir dessous comment est la couleur du pus. Mais, ou alors j’ai tout faux, il est bien là, ce pus, pour nous dire que le sang n’a pas la couleur qu’il faut, que quelque chose se passe, ou ne se passe pas.

Franck Bellucci

La tristesse et la souffrance ne font pas de belles vies, certes, mais elles nourrissent souvent de beaux livres. Même si elles ne sont pas une garantie de profondeur ou de qualité, j'en conviens tout à fait. Mais je crois comprendre ce que veut dire FF. Et puis dire et/ou écrire la douleur, le chagrin, la mélancolie, n'est-ce pas une manière de les tenir à distance (ou de s'en donner l'illusion...) dans la vraie vie ? Il y a une indécence à étaler ses malheurs, ses petits malaises existentiels, c'est vrai, mais la posture qui consiste à ne se vouloir et ne se montrer qu'heureux et satisfait, attitude très en vogue dans notre société, me semble tout aussi indécente parce que souvent assez factice et hypocrite. En fait, tout est une question de talent lorsqu'il s'agit de littérature, qu'elle soit sombre ou lumineuse.

ardentepatience

Maspero, en un sens ... je lui dois mon pseudonyme, via Antonio Skarmeta et son très beau roman que Maspero a donc traduit, Une Ardente Patience, titre emprunté, bien sûr, à Rimbaud, et qui conte l'histoire de ce jeune facteur épris de la poésie et du personnage haut en couleurs de Pablo Neruda. (Roman qui a donné le beau film, Il postino, avec Philippe Noiret campant Neruda, ce n'est pas un grand film mais l'acteur italien qui joue le facteur dont le nom m'échappe à présent était très touchant). Je n'ai rien lu de Maspero, hormis cette traduction, mais j'aime beaucoup ce monsieur d'emblée, sa discrétion et son raffinement, son amour de la Littérature. Et puis quiconque cite Colette .. d'une manière ou d'une autre, c'est si rare ... voilà un écrivain que je range au premier étage de ma bibliothèque et que je trouve sublime.

...

c'est différent pour chacun, mais moi la tristesse fait partie intégrante de ma vie et c'est à elle que je dois ma formidable vitalité ainsi que ma joie de vivre.

Anne B

Yasmine,
"Ce que j'aime chez F. Maspero, c'est qu'il n'est pas VRAIMENT très gai", je pense qu'il y a une nuance dans le vraiment, mais je peux me tromper. J'ai lu Maspero et j'aime aussi ce manque de gaieté, mais ce n'est pas comme la douleur, c'est un sentiment qui vous enveloppe parce que justement il vous rapproche ou vous éloigne d'un écrivain. Dans la vie c'est la même chose, comment un écrivain peut-il éviter son vécu ?
Mais on peut analyser le verbe aimer aussi, ne pensez-vous pas que c'est l'un des mots les plus beaux et des plus complexes qui soit ?
On ne peut pas le dompter, comme la tristesse, même si, les plaies sont profondes. Si on associe une pointe de mélancolie, ça donne de beaux verbes (c'est important les verbes), de belles phrases qui vous font aimer quelqu'un " qui n'est pas vraiment très gai". Si je me trompe, sur le sens du mot tristesse, je ne me trompe pas sur sa couleur.

Yasmine

Mais justement, Franck, se montrer heureux ou satisfait à tout prix n’est pas plus désirable que de se vouloir malheureux à tout prix. Les deux peuvent être une posture, les deux sont figés, et figent. Heureux à tout prix ou malheureux à tout prix, c’est du pareil au même, c’est l’absence de mouvement, une absence à soi et aux autres, ça s’appelle aussi la mort. Mais penser que parce que c’est triste, c’est là, non, je ne suis pas d’accord. Et je voudrais dire aussi : je ne trouve pas que parler de ses malaises existentiels, de son mal-être, de sa souffrance, soient indécents. Mais les trouver beaux ! C’est un pas que je ne franchis pas. On peut en parler d’une manière qui soit belle, effectivement, et qui touche les autres, on n’est pas obligé de mal en parler, du mal-être, mais trouver le mal-être en lui-même beau ? C’est tout un abîme entre la façon d’en parler, et le sujet lui-même. Non, ce n’est pas désirable, le Malheur, qu’il soit là, et bien là, hélas, oui, personne ne peut le nier, et autant en parler, et en parler bien, mais en faire ses délices, un totem, une idole, alors là, je dis non.

ororea

Moi j'ai bien aimé Les Passagers du Roissy-Express( 1990, photographies d'Anaïk Frantz. Prix Novembre. )du temps où je prenais tous les jours le RER B...Me rappelle pas avoir trouvé ça triste.

gmc

@DaDa,

mahmoud darwish la joue plus présente:


Et ils ne demandent pas: que vient-il après la mort?
Bien que plus intimes avec le livre du Paradis qu'avec les comptes de la terre, ils sont préoccupés par une autre question: que devons-nous faire avant cette mort?
Proches de la vie, nous vivons et nous ne vivons pas - comme si la vie avait été découpée en parcelles d'un désert où les dieux marchandeurs de la propriété plantent leurs disputes.
Nous vivons près d'une ancienne poussière.
Nos vies encombrent la nuit de l'historien:
"Bien que je les ai fait disparaître, ils reviennent à moi de l'absence."
Nos vies encombrent l'artiste:
"Je les dessine et deviens l'un d'entre eux, voilé de brume."
Nos vies encombrent le général:
" Comment un fantôme peut-il encore saigner?"
Nous devons être ce que nous voulons être. Et nous voulons un peu de vie, pas juste pour rien - mais pour honorer la résurrection venue après notre mort.
Inintentionnellement, ils disent les mots du philosophe:
"La mort ne signifie rien pour nous: si nous sommes, lui n'est pas.
La mort ne signifie rien pour nous: s'il est, donc nous ne sommes pas."
Et ils ont reconfiguré leurs rêves et continué de dormir debout.

rocheclaire

C'est un vieux souvenir, un ami gabonais que tout le monde appelait Masper, parce qu'il avait lu pratiquement tout ce que publiait Maspéro !

Anne B

gmc," Mahmoud Darwish la joue plus présente", je n'en suis pas sûre !

Anne B

Yasmine,
J'ai repensé à votre phrase "on fait un tableau bien encadré pour que ça ne déborde pas", oui on fait ce tableau et on expulse tout, même s'il est bien encadré, le contenu explose et les limites imposées par l'encadrement se fissurent, s'écartent, se fragmentent et finissent par éclater.

P.S Pause café avant de travailler!(promis je vous laisse Clooney).

gmc

montrez vos vers, anne, et je donnerai un éclairage à votre incertitude en ce qui concerne mahmoud darwish.^^

Frédéric Ferney

Yasmine,

"Ce que j'aime, chez..., c'est qu'il (elle) n'est VRAIMENT pas très gai(e).
C'est ce que dit Charles Swann (je cite de mémoire) d'Odette de C.: ironie tendre, taquinerie amoureuse, etc.
On ne peut dire cela que de quelqu'un qu'on aime ou qui vous touche, non?
Anne B. a raison de noter que tout est dans le "vraiment"...
F.F.

Franck Bellucci

Yasmine,
Je suis tout à fait d'accord avec vous : la joie comme la mélancolie peuvent l'une comme l'autre devenir des postures insupportables et ce qui compte vraiment ce sont les mots pour les dire. Ce n'est ni le bonheur ni le malheur qui sont beaux, c'est, parfois, chez les bons auteurs, la manière de les écrire. Mais il n'empêche que j'entends souvent, ces derniers temps, des gens déplorer la gravité de tel ou tel texte, de tel ou tel livre, comme si la gravité était une tare. C'est surtout cette attitude que je trouve ridicule et cette propension de certains à encenser la "drôlitude" et à considérer comme suspecte la gravité qui m'agace...

DaDa

Cher gmc,

"J'ai la nostalgie du pain de ma mère, du café de ma mère, des caresses de ma mère... Et de l'enfance grandit en moi, jour après jour, et je chéris ma vie, car si je mourrais, j'aurais honte des larmes de ma mère" (Mahmoud Darwich)

Le 9 août c'est la Saint-Amour comme tous les 9 août! Le 9 août 2008 fut une journée de deuil. Saint-Amour en pleurs...

Et je garde comme une empreinte indélébile le bonheur d'aimer ce poète, d'avoir admiré son combat au point de vouloir tout laisser tomber pour le rejoindre (sans succès malheureusement!), de déclamer ses vers sur une scène de théâtre parce qu'"Une Mémoire pour l'oubli" rêve d'espoir, loin des'"Exils" forcés ; je l'ai aimé, je l'aime "l'homme qui a la lumière d'une étoile triste" (dira Dominique de Villepin le jour de l'enterrement).

Et vous avez raison d'offrir à "notre poète disparu" la parole à travers votre blog. Merci.

Cesare Pavese paraît si loin de Mahmoud Darwich : oui. L'un s'est donné la mort, l'autre voulait être lu comme un poète. L'un est mon amour, mon fantasme ; l'autre est mon sang.

Mais "Qui suis-je pour vous dire qui je suis ?" MD

gmc

HAZARD DE L'ETRANGE

Tous les jours c'est 9 août
Et Saint-Amour n'en finit pas
De pleurer les larmes de joie
D'un sourire aux éclats
De gentiane et d'azur
Mystifiant l'arc-en-ciel
Et ses tentures pastels
Dans une étincelle de fraîcheur
Aux alluvions cosmétiques
Qui repeignent l'aurore
Aux accents de la grâce
D'un murmure de soie

gmc

et de darwich encore:

"...Jéricho s’est assise comme une lettre
De l’alphabet dans son nom
Et j’ai trébuché sur mon nom
A la croisée des significations.."

Anne B

gmc, je n'ai pas d'incertitude envers Mahmoud darwich, je l'admire! Nous avons besoin aujourd'hui de la poésie, plus que jamais.Il a combattu pour que notre humanité retrouve sa sensibilité, qu'elle poursuive l'un des plus beaux rêves qui soit , celui de la liberté.Mais il ne se la "joue pas plus présente", pas plus que Cesare Pavese, que j'admire pour d'autres raisons.
Je vous sens si souvent hermétique, même si j'approuve votre pertinence!

Mais vous reprendrez bien un peu de Mahmoud darwich, vous aussi,
"Quand tu prépares ton petit déjeuner! pense aux autres (N'oublie pas le grain aux colombes)
"Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres
(N'oublie pas ceux qui réclament la paix)
Quand tu règles la facture d'eau, pense aux autres
(qui tètent les nuages)
Quand tu rentres à la maison, ta maison, pense aux autres(N'oublie pas le peuple des tentes)
Quand tu comptes les étoiles pour dormir, pense aux autres (certains n'ont pas le loisir de rêver)
Quand tu te libères de la métonymie, pense aux autres
(qui ont perdu le droit à la parole)
quand tu penses aux autres lointains, pense à toi
Dis-toi: Que ne suis-je une bougie dans le noir ?

Yasmine

Frédéric, (je finis par vous appeler par votre prénom, pardon )

Là oui, je comprends mieux la part d’ironie tendre dont vous parlez. Je crois aussi qu’on ne peut dire ça que vis-à-vis d’une personne qui nous touche,comme une façon d’accepter de l’autre tout ce qu’il est, de prendre tout le “paquet”, parce que dans ce “paquet-là”, il y a les pépites qu’on ne trouve pas, ou rarement ailleurs, qu’il s’agisse d’amour, d’amitié, d’un écrivain qui nous est cher… Après, bien sûr, il y a” le plus ou le moins” d’amour et de tendresse qui nous accepter “le moins” chez l’autre. Je n’avais pas entendu le VRAIMENT.

Yasmine

"qui nous FAIT accepter..." (désolée)

Yasmine

Franck,
“La drôlitude”, oui c’est carrément insupportable, c’est bête et carré, et la gravité n’est pas toujours synonyme de complaisance dans la douleur, ni d’ennui ou d’une quelconque autre calamité. La drôlitude, elle, est quelquefois et peut-être même souvent, synonyme de “bouchons-nous et les yeux et les oreilles,” une façon comme une autre de tout simplement s’interdire d’être, et interdire aux autres d’être. Je pense qu’on est d’accord là-dessus..

gmc

soirée cadeaux ^^ anne:

pour la liberté (surtout bien écouter la fin):

http://www.youtube.com/watch?v=Sv813f2Xtrg#

pour le reste:

" veux-tu que je te dise
gémir n'est pas de mise
aux marquises"

Anne Burroni

Un visage qui exprime la tristesse est un visage qui interpelle.
J'aime ces visages parce-qu'ils offrent un indice, ils témoignent d'une histoire, presque contre leur gré. Car une tristesse qui se lit, qui se devine, est une tristesse qui se découvre rarement. Elle est à la fois intense et insondable.
Un visage où perce la tristesse est toujours empreint de délicatesse.

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.

Blog powered by Typepad